La honte et la colère

Des années plus tard, je n’arrive toujours pas à oublier. Pardonner, j’essaie. Mais le goût acre de la peur remonte  en moi le long de ma gorge. Mon estomac se serre. Mes tripes se tordent, mon cœur bat à toute vitesse. Puis je me rappelle que je ne suis plus une enfant et c’est la colère qui s’installe. Froide, dure, qui noue les muscles et tend le corps.

Je me rappelle combien je la détestais dans ces moments-là. Combien j’avais peur d’elle. L’angoisse de l’anticipation du coup qui tombe. Lorsque tu sais que le cuir va entrer en contact avec ta peau nue. Les hurlements, les supplications, les sanglots.

Et elle, déchaînée, hystérique, penchée sur moi, levant le bras, comptant les coups. Menaçant : « Si tu ne retires pas tes mains j’en rajoute. »

Enfin, le dernier coup. La peau qui brûle, qu’on frotte en essayant d’atténuer la douleur. Remonter vite son pantalon avant qu’elle ne se ravise. Rester immobile, honteuse, dépossédée. Indigne.

Et le début d’une autre angoisse, entendre sa sœur se faire corriger à son tour -cette bêtise nous l’avons faite ensemble.

Entendre ses coups, ses supplications, ses sanglots. Sa peur.

Aller la rejoindre, nous serrer l’une contre l’autre, unir nos larmes. Se promettre qu’on va s’enfuir, loin.

Rêver d’ailleurs, d’autre part, de plus tard pour oublier. Ce jour où je serai grande et forte, ce jour où je me vengerai, où elle sera à ma merci, ce jour où ce sera à son tour de supplier, à son tour d’être humiliée, de n’être plus rien, juste un corps entre les mains d’une autre.

Je veux qu’elle ai mal à son tour. Car je le déteste tellement alors que j’aurai tant voulu l’aimer.

*****

Et puis grandir, oublier un peu, sentir ponctuellement les réminiscence de ces moments. Avoir la gorge nouée comme aujourd’hui en écrivant ces mots. Vite, chasser ce souvenir et cette boule dans le ventre.

Essayer d’en parler avec elle, n’avoir en retour que de la moquerie et de la dérision. Alors vouloir faire mal, avec des mots. Crier des mots de colère. La voir rire dans son déni. Grandir. Se fermer.

Apprendre à manier les mots, à trouver ceux qui font mouche, ceux qui font mal. Les mots méprisants, les mots qui humilient. Les mots qui blessent, jetés en vrac avec une colère froide. Se blinder et frapper par les mots à chaque occasion.

Afin qu’elle aussi sente le goût de l’humiliation. Sente MA colère.

La voir touchée, blessée. Sentir son regard triste sous le poids de mon mépris. Frapper oralement encore, trouver le point sensible. Jouir d’avoir fait mal, un temps. Et toujours ce goût acre dans ma bouche et cette boule dans mon ventre. Et cette colère qui rien n’apaise.

Vouloir pardonner. Échouer, tenter et retomber. Essayer encore. Avec l’espoir d’un jour y arriver.

*****

Un enfant qu’on frappe ne ressent pas de repentir devant ses erreur, mais une profonde humiliation. Il se sent meurtri dans sa chair, dépossédé de son corps et de son humanité.

Un enfant qu’on frappe a l’impression de n’être plus rien, de ne pas compter, de n’être pas aimé.

Un enfant qu’on frappe ne fera pas moins de bêtises, incapable qu’il est de tirer les leçon de ses erreur, frappé par cette injustice qu’un adulte ait pu user de son corps à sa guise.

Un enfant qu’on frappe n’en deviendra pas meilleur, ruminant au contraire sa vengeance et sa colère. Il voudra à son tour faire mal et humilier. Il voudra blesser.

Et l’adulte qui frappe n’en ressortira pas grandi. Temporairement soulagé peut être. Mais surement pas grandi.

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23 réflexions au sujet de « La honte et la colère »

  1. comment peut-on être une mère et frapper ses enfants avec autant de méchanceté. Même si vos parents ont eu des difficultés de vie vous n’étiez pas responsables et puis c’est facile de s’en prendre à plus faible que soi, c’est la preuve d’une grande lâcheté. Vous n’oublierez jamais ce que vous avait subit enfant mais avec le temps la douleur s’apaise. Bon courage. J’ai été un enfant puis une mère, il n’y a jamais eu de violence physique ni morale dans ma vie juste de l’amour filial.

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    1. Merci. c’était effectivement mon ressenti étant petite, aujourd’hui je me confronte aux difficultés de la maternité et je me dis qu’elle aurait eu besoin d’aide à un moment car trop d’enfant en bas âge et un colère au fond d’elle qu’elle n’arrivait pas à évacuer. On est marqué, après je relativise, d’autre ont vécu cent fois pire. Je voulais juste passer un message pour ceux qui en douteraient encore : frapper un enfant n’a aucun intérêt pédagogique.

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  2. Cette époque où l’on trouvait encore des martinets au supermarché… C’était pas à l’époque de la Comtesse de Ségur, c’était mon époque. Je me souviens de ce petit voisin qui se sauvait dans le jardin le cul à l’air alors que sa mère courrait derrière lui avec l’objet du délit. Je me souviens que chez nous aussi, il y en avait un dans le tiroir de la cuisine … À la dure qu’on disait …

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    1. ces méthodes paraissent d’un autre temps mais effectivement elles perdurent encore aujourd’hui dans certaines familles pour inculquer une soi-disant bonne éducation… ça me rend malade ! c’est vrai que la peur fait des miracles sur les enfants !

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  3. Ah vi, le pardon, chose bien difficile quand des souvenirs d’enfance sont ancrés en nous pour toujours… j’y suis confrontée à présent, et je dois avouer que la lueur de l’aube de la mort de mon papa m’aide… Je te souhaite beaucoup de courage pour la suite du chemin.

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    1. Je t’avoue que les écrire a fait resurgir certaines émotions, mais vos réactions me vont droit au cœur et me font du bien. Ma mère est toujours dans le déni de ce qu’elle a pu faire et voir vos commentaire qui reconnaissent que son attitude n’était pas normale me met du baume au cœur et me rassure aussi.

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  4. Tes mots sont bouleversants.
    Je vous imagine, avec ta sœur, et mon cœur se serre.
    Cette violence me heurte bien sûr et me questionne…
    Les parents protègent, accompagnent, éduquent, cajolent… Ils devraient.
    Douces pensées

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